Si la société française semble enfin s’être réveillée après des décennies de simulacres d’efforts concernant le chemin vers l’égalité des sexes, il reste d’énormes progrès à effectuer dans de nombreux domaines. L’univers professionnel, en particulier, reste un terrain sur lequel les inégalités sont criantes. En 2021, l’INSEE notait que, dans le secteur privé, le revenu salarial moyen des femmes était inférieur en moyenne de 24,4 % à celui des hommes. De nombreux facteurs expliquent le phénomène. Le choix des formations supérieures dès la fin du lycée est sans doute l’une de ces clés : pourquoi les jeunes filles s’orientent-elles si peu vers des carrières d’ingénieur ?

Aujourd’hui, seule 1/3 de femmes choisit d’intégrer une école d’ingénieur

Inutile d’avancer que les femmes et les sciences ne font pas bon ménage. Témoins : les études de médecine dans lesquelles elles sont aujourd’hui majoritaires. Pourtant, certaines filières à dominante scientifique sont encore désertées par les étudiantes. Elles ne représentent ainsi que 40 % des effectifs de l’enseignement de spécialité de mathématiques et moins de 30 % des effectifs des écoles d’ingénieur.  

Les hommes en forte majorité dans les classes préparatoires scientifiques

La question de la représentation des femmes en écoles d’ingénieur est un sujet de préoccupation, d’autant qu’il perdure depuis des années. Après une petite hausse des effectifs féminins, depuis 2013, leur part semble totalement stagner.

Si les hommes sont représentés en force dans les écoles d’ingénieur, cette domination écrasante se repère d’emblée dès les Classes Préparatoires aux Grandes Écoles (CPGE). Ils sont plus de 70 % à suivre ces deux années pour tenter de décrocher l’école d’ingénieur qu’ils convoitent. Reste une portion congrue pour les femmes, 28 % seulement étant inscrites dans des formations en ingénierie.

On peut constater à quel point la situation semble ne pas progresser en étudiant les données globales de l’emploi en France. Sur l’ensemble de la population active, en 2023, 24 % des ingénieurs sont des femmes. C’est dire qu’en plusieurs dizaines d’années, rien ne paraît avoir évolué : les 28 % de femmes qui se forment cette année sont ainsi à peine plus nombreuses que les 23 % d’ingénieures de 40 à 49 ans !

Une question de représentation de genre ?

Longtemps, l’image de la filière scientifique est restée très stéréotypée et connotée « masculine ». Sans aucun rapport avec de fallacieuses différences cognitives, cette situation repose sur tout un ensemble de représentations et de préjugés.

Les filières scientifiques étaient les filières d’excellence, celles de la réussite professionnelle et sociale. Dans une société dominée par les hommes, il était impensable qu’une femme s’y essaie. Lorsque le regard sur cette inégalité a commencé à changer, il est resté un « impensé » sur ces cursus, impensé qui façonne encore leur image.

La représentation de la femme dans la société est également un frein dans l’ouverture de ces professions aux femmes. Même si les choses évoluent beaucoup, l’image séculaire de la femme qui s’occupe d’autrui, qui pratique le « care » et fait passer son attention à l’autre avant ses propres aspirations, demeure. Cela explique que ce soient les professions scientifiques du soin comme la médecine ou le métier de vétérinaire qui attirent principalement les femmes.

De plus, le fait qu’une grande majorité des étudiants en préparatoires soit des hommes induit une reproduction de cet état de fait. Ils sont les meilleurs ambassadeurs de ces filières auprès de leurs amis, entraînant un renouvellement naturel de leur surreprésentation. À l’inverse, les femmes ont moins accès à cette « auto-promotion » de la filière et peuvent également hésiter à intégrer des classes très majoritairement masculines.

Vers une politique de quotas ?

Au-delà d’une inégalité criante en soi déjà contestable, la sous-représentation permanente des femmes dans les études d’ingénieur et donc dans les emplois qui en découlent, pose surtout la question des rapports équitables dans le monde du travail. Laisser des pans entiers de secteurs d’activité avec un tel déséquilibre interdit de fait une harmonisation globale des sexes dans le monde du travail. Il est donc urgent de trouver des moyens de modifier rapidement et sensiblement la composition des étudiants en ingénierie.

Des quotas en classes préparatoires d’ingénieur

L’idée d’instaurer des quotas de femmes en classes préparatoires scientifiques a été évoquée par la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, au cours d’une audition devant la commission des affaires culturelles et de l’éducation de l’Assemblée nationale. Partant du constat que cette représentation inégalitaire ne tient pas à la difficulté des concours ni à la sélection, la ministre estime que la question de l’accès à ces filières pourrait être améliorée par une telle politique volontariste.

Ces quotas de femmes en classes préparatoires permettraient ainsi d’assurer rapidement une représentation plus équitable des deux sexes dans ces formations et de faciliter ainsi l’accès des femmes aux écoles d’ingénieur. Avec, à terme, un véritable rééquilibrage dans des métiers où prédominent les hommes. Il s’agit, pour l’instant, d’une réflexion menée par le ministère, dont on ignore encore les éventuelles caractéristiques si elle aboutissait à une décision positive.

Les quotas, des aides pour faire avancer les questions de représentation

Le principe des quotas fait souvent partie d’expériences de discrimination positive. Favoriser l’insertion de populations peu représentées dans certaines professions ou certaines études permettent souvent d’en améliorer durablement l’implantation. Autoritaire, cette méthode est de plus en plus utilisée dans des questions sociétales.

Depuis déjà plus d’une dizaine d’années, une loi sur la parité des députés et des sénateurs a permis une augmentation régulière du nombre de femmes dans les hémicycles. En 2022, l’Assemblée nationale compte près de 38 % de femmes, contre 12 % en 2002 et 27 % en 2012. L’effet des quotas (obligatoires en termes de candidats, mais pas d’élus) est indéniable, mais comme on le voit, assez lent !

Autre initiative, concernant cette fois la représentation d’étudiants issus de quartiers défavorisés à Sciences Po Paris. Depuis 2002, le prestigieux institut a mis en place un dispositif d’égalité des chances, recrutant dans près de 200 lycées de zones défavorisées. Un étudiant de Sciences Po sur dix est désormais recruté par cette voie. Encore bien insuffisant si l’on souhaite atteindre une cartographie conforme à la population française, mais en large progression !

Toutefois, se contenter d’une stricte politique de quotas s’avèrerait largement insuffisant. Si celle-ci est un moteur et un symbole puissants, elle doit nécessairement participer d’une politique plus large. Quels pourraient être les contours de celle-ci ?

Quelles autres mesures seraient nécessaires ?

Le coup de pouce des quotas ne peut fonctionner que s’il s’appuie sur un travail de fond rendant légitime et attractive cette mesure de discrimination positive.

Redorer l’image des filières scientifiques auprès des jeunes femmes

La communication est une aide précieuse pour faire changer les points de vue et modifier la manière dont on appréhende certains sujets. En l’occurrence, il est nécessaire de révolutionner l’image de l’ingénieur, sous plusieurs angles.

Communiquer positivement sur les filières de formation aux métiers d’ingénieur, afin de déconstruire les stéréotypes qui leur sont associés. Cela implique une communication à grande échelle, en utilisant tous les canaux possibles pour atteindre les jeunes femmes et leur faire comprendre que ces métiers n’ont aucune légitimité masculine et qu’elles peuvent y accéder naturellement : 

Valoriser l’image de l’ingénieur auprès des jeunes femmes, en mettant en avant des exemples de femmes qui ont réussi dans ces métiers. 
Expliquer et illustrer la qualité de vie d’un ingénieur. Ainsi, à l’aune de l’équilibre entre la vie professionnelle et la vie privée, elle paraît bien meilleure que pour de nombreuses autres professions. Or ce critère est devenu l’un des éléments essentiels dans le choix d’un parcours professionnel.
Mettre en place des initiatives de sensibilisation dans les lycées, pour encourager davantage les filles à s’orienter vers des filières scientifiques. Cela pourrait inclure des ateliers, des projets qui mettent en avant l’aspect excitant et innovant des sciences. 

Modifier l’apprentissage des matières scientifiques dans le secondaire ?

Les enseignements des sciences dans le secondaire pourraient également être revus. Le principe des choix de spécialités (trois en Première puis deux parmi ces en trois en Terminale) semble encore assez chaotique : contesté par les professeurs, à l’origine de la déception de nombreux élèves vis-à-vis des choix effectués sur Parcoursup, désorganisant le dernier trimestre de terminale, on pourrait espérer qu’ils soient, à tout le moins, révisés et améliorés.

Dans ce chantier potentiel, on pourrait imaginer un aménagement à la marge des enseignements. Faire le lien de manière plus claire entre la matière enseignée et ses débouchés professionnels éclairera peut-être un certain nombre d’élèves. Le levier pour de nouvelles vocations féminines ?

Au-delà des quotas de femmes en classe préparatoire

Pour aller encore plus loin et encourager davantage de jeunes femmes à s’orienter vers les prépas et les écoles d’ingénieur, la conduite d’une politique ambitieuse passerait par exemple par :

La création de bourses spécifiques pour les jeunes femmes souhaitant préparer les écoles d’ingénieur.
L’organisation d’événements de networking dédiés aux femmes dans les filières scientifiques. Cela permettrait aux étudiantes de rencontrer des professionnels de ces secteurs et d’obtenir des conseils et des orientations pour leur carrière future.
L’instauration de programmes de mentorat pour les étudiantes intéressées par les sciences de l’ingénieur. Ces programmes permettraient aux élèves de rencontrer des mentors travaillant dans le domaine scientifique de leur choix.

L’instauration de quotas de femmes en classes préparatoires est certainement une mesure utile pour augmenter la présence des femmes dans les filières ingénieurs. Cependant, cela ne pourrait être pleinement efficace que dans le cadre plus large de nombreuses actions ayant trait à la communication comme à l’éducation. Rien ne dit que c’est la voie qui sera empruntée dans les prochaines années. Le chemin vers l’égalité des sexes en classe préparatoire scientifique est encore long. Mais, soyons-en sûrs, l’injustice criante de la situation actuelle va progressivement s’estomper : image négative de notre pays ou répercussions éventuelles sur notre attractivité économique, tout concourt à une normalisation rapide de la question.

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