Prestigieux, innovant, passage obligé des élites politiques, Sciences Po Paris ne cesse de faire parler de lui. Il est en effet à la fois une institution cent-cinquantenaire et une université aux pratiques disruptives. C’est au détour d’un entretien-fleuve, dans les colonnes du journal Ouest-France, que son directeur, Mathias Vicherat, a déroulé ses priorités et la stratégie de l’institut pour les années à venir.

Sciences Po, une école puissante qui veut poursuivre son parcours singulier

Rappelons tout d’abord quelques données sur Sciences Po Paris. Dans le classement international QS, il est en 2023 classé 3e pour les sciences politiques sur plus de 1 500 universités dans le monde. Il est également 13e pour ce qui concerne les politiques sociales et l’administration et 27e en matière de sociologie.

Ce n’est pas la seule raison pour laquelle les candidats se pressent chaque année pour tenter d’obtenir l’une des 2 000 places ouvertes sur Parcoursup. Avec ses formations de qualité, nombreuses et souvent originales, il procure à ses étudiants un excellent taux d’employabilité. Ainsi, en 2022, 87 % des étudiants ont trouvé un travail dans les six mois après obtention de leur diplôme.

Nombre d’entre eux choisissent des parcours dans le service public. Le directeur rappelle que, par exemple, 80 % des admis dans la dernière promotion de l’Institut national du service public, ex-ENA, sont passés par Sciences Po. Tout comme 30 % des admis à l’École nationale de la magistrature.

Témoins de son potentiel d’attractivité et de son offre atypique, parmi les nouveaux enseignants qui rejoignent l’institut cette année on trouve François Molin, l’ancien procureur de la République de Paris, ou des écrivains renommés comme l’italien Roberto Saviano ou l’algérien Kamel Daoud.
Comment consolider cet acquis impressionnant et poursuivre le parcours original et gagnant de l’école ? Son directeur dévoile sa stratégie, qui se décompose en cinq chantiers.

1 Renforcer l’excellence de l’école et de ses formations

L’excellence est le maître mot de l’université, au cœur de son exceptionnelle réussite. Le recrutement des étudiants est des plus exigeants : plus de 95 % d’entre eux ont obtenu une mention très bien au Bac. La moyenne générale requise en Terminale pour une admission à l’école se situe entre 16 et 18 sur 20. Cette sélection n’est pas remise en cause, dans un contexte d’ouverture sociale, bien au contraire.

Mais une fois intégrés, les élèves doivent pouvoir bénéficier de formations de premier rang. C’est pourquoi le directeur souhaite développer des offres de diplômes particulièrement valorisées par les recruteurs du monde entier.

C’est par exemple le cas des doubles diplômes, qui auront vocation à se multiplier dans les années à venir à Sciences Po. Actuellement, l’école en propose près d’une cinquantaine. En deux ans, les étudiants peuvent obtenir deux diplômes de master, grâce à des partenariats noués avec des écoles françaises et étrangères, comme les universités de Berkeley ou Columbia par exemple.

2 Accentuer l’ouverture sociale et l’égalité des chances

Voici plus d’une vingtaine d’années que l’institut s’est lancé dans une politique d’ouverture aux étudiants issus de milieux sociaux peu favorisés et de territoires négligés par les grandes écoles. Cette stratégie d’ouverture à l’ensemble de la population a très bien fonctionné et la direction veut « accélérer » cette transition vers une excellence pour tous.

La politique vers les boursiers : une réussite à amplifier

Aujourd’hui, 30 % de ses effectifs sont boursiers. Mathias Vicherat est fier de signaler que Sciences Po est la grande école qui compte le plus de boursiers dans ses rangs. Par la pratique de conventions d’éducation prioritaires (CEP) avec près de 200 lycées, dont certains situés dans des zones défavorisées, leur nombre a rapidement augmenté : il a doublé dans les deux dernières années.

Malgré les critiques et les soupçons sur une éventuelle « baisse du niveau » liée à cette révolution, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Qu’ils viennent d’un grand lycée parisien ou d’un établissement situé en ZEP, les admis ont tous passé les mêmes épreuves, réussi leur Bac avec la mention très bien, et présenté un excellent dossier.

Un appel aux notations « justes »

Mathias Vicherat estime toutefois que certains candidats qui présentent toutes les qualités pour intégrer l’école sont refusés du fait de systèmes de notation parfois trop sévères de certains établissements. Le contrôle continu du candidat compte pour un tiers dans le dossier d’admission. La manière dont sont évalués les élèves en Première et en Terminale est donc d’une grande importance.
Se refusant à « inventer il ne sait quelle péréquation pour affirmer qu’un 12/20 dans un établissement vaudrait un 18/20 dans un autre », le directeur en appelle aux responsables des lycées. De grands lycées se sont rendu compte qu’ils sous-notaient leurs élèves. C’est pourquoi il lance un appel tant aux chefs d’établissements qu’aux professeurs pour essayer de « noter juste ». Sera-t-il entendu ?

Aller chercher les lycées professionnels

Afin de poursuivre cette politique, Sciences Po va s’ouvrir aux élèves de lycées professionnels. Jusqu’à présent, il leur était impossible d’être admis. Une nouvelle procédure est donc mise en place qui va commencer dès 2023-2024. Il s’agit d’un accompagnement des élèves dès la Première en lycée professionnel pour les préparer dans une filière spécifique. Trois lycées seront concernés en un premier temps : un en milieu urbain, un en milieu rural et le dernier en Outre-mer. Une fois le dispositif rodé, il sera rapidement étendu.

3 Développer le mécénat

Mathias Vicherat est très attaché au mécénat pour plusieurs raisons. La principale : un besoin financier très important pour boucler les 210 millions d’euros du budget de l’école. L’État n’en finançant qu’un tiers, le reste vient des droits d’inscription, de diverses prestations et des mécénats.

Ceux-ci sont d’autant plus nécessaires que les frais d’inscriptions en premier cycle sont volontairement limités. En moyenne de 5 200 €, ils sont en réalité très progressifs en fonction des revenus des étudiants, de façon à favoriser l’ouverture sociale dont il a été question plus haut. Dans les faits, certains étudiants ne paient rien alors que 20 % paient 19 000 €.

Le mécénat permet ainsi de créer de nouvelles formations et de lancer de nouveaux projets. Toutefois, cela peut parfois générer des questions, voire des débats animés. Ainsi, l’école a mis fin aux fonds mécènes de Total Énergies, contestés de toute part pour son action délétère en matière d’énergies fossiles. C’est pourquoi un comité des dons qui évalue les dons et leurs donateurs a intégré un représentant étudiant. C’est avec un tel outil que Sciences Po compte bien continuer à développer des partenariats avec des entreprises internationales et une politique assumée de mécénat.

4 Approfondir l’engagement environnemental

École résolument ancrée dans le vingt-et-unième siècle, Sciences Po Paris a intégré dans toutes ses maquettes pédagogiques la question des enjeux environnementaux : changement climatique et limites planétaires des actions de l’homme. Il est même devenu, selon son directeur, la « première université européenne sur les sujets liés aux transformations environnementales ». Dans les évolutions actuelles ou à venir, l’école de management va devenir l’école de management et de l’impact. Dans le même esprit, en 2024 sera lancé l’institut des transformations environnementales. Enfin, grâce au mécénat de recherche, dix postes d’enseignants-chercheurs vont être créés sur les enjeux liés à l’environnement.

5 Un rôle à jouer dans la vie de la cité

Dernier grand axe stratégique, faire bénéficier tous les citoyens des productions et du rayonnement de Sciences Po Paris. Son directeur souhaite en particulier que l’institution soit « l’endroit où parler », un lieu d’accueil et de débats pouvant recevoir Angela Merkel ou comme récemment, Volodymyr Zelensky, et bien d’autres responsables, politiques, créateurs…

Mais participer à la vie de la cité, c’est également donner accès à tous aux savoirs et aux questionnements portés par Sciences Po. Un portail numérique va voir le jour dès novembre 2023, sur lequel chacun pourra suivre de grandes conférences filmées.

Une grande école de notoriété internationale ne peut se mettre à l’écart du monde. Elle a déjà accueilli près d’une centaine de réfugiés, étudiants et enseignants, dont une majorité d’Ukrainiens. Sciences Po va « accélérer » l’intégration d’enseignants réfugiés dans les prochaines années.

L’article « La stratégie de Sciences Po Paris en 2023-2024 » a été publié originellement sur le site des Cours Thalès : La stratégie de Sciences Po Paris en 2023-2024

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