Depuis des années, les critiques sur le calendrier scolaire prennent de l’ampleur. En particulier sur la fin de l’année qui semblerait se rétrécir comme une peau de chagrin. Si les examens ont traditionnellement lieu au mois de juin, amputant l’année scolaire de quelques semaines pour les Terminales, les dernières réformes ont manifestement accru le phénomène. Conscient du problème, le ministre de l’Éducation nationale a annoncé l’obligation pour les élèves de Seconde de suivre un stage en entreprise dans la seconde quinzaine de juin. Que penser de cette mesure et de sa mise en œuvre ?

Le problème du mois de juin au lycée

Le second cycle a pour vocation de préparer les élèves au Baccalauréat et à leur orientation. Il comprend ainsi des épreuves d’examens et implique de faire des choix dans un calendrier restreint. Cela a conduit progressivement à une indisponibilité croissante des personnels enseignants à assurer des cours en fin d’année. Cette « dérive » n’a pas été endiguée par la réforme Blanquer du second cycle, bien au contraire.

Le piège des examens

La réforme du Bac intervenue en 2018 impactait essentiellement les classes de Première et de Terminale, en introduisant une toute nouvelle vision de l’orientation. Fini le choix de filières (Littéraire, Scientifique, Économique) à la fin de la Seconde. Désormais, tous les élèves de Seconde générale poursuivent leur cursus dans un même tronc commun. Mais ils ont à choisir 3 spécialités, parmi une large gamme de matières, pour leur année de Première, puis 2 parmi les 3 en Terminale. Ces spécialités constituent le cœur de la sélection pour les études supérieures.

Cette nouvelle organisation a conduit à modifier radicalement l’examen du Baccalauréat.

Si les épreuves anticipées de français se déroulent toujours en fin de Première, les élèves de Terminale se retrouvent confrontés à une succession d’épreuves de nature différente.

Par essence, la réforme initialement pensée par le ministre Jean-Michel Blanquer reposait sur :

Le contrôle continu en Première et en Terminale
Les notes du Bac français
La passation des deux épreuves de spécialité en mars
L’organisation d’une épreuve de philosophie en juin
La passation d’un grand oral, également en juin

Ce calendrier permettait d’intégrer les notes des épreuves de spécialité dans les vœux sur Parcoursup. Ceux-ci doivent en effet être formulés au mois d’avril, afin que les établissements aient ensuite le temps d’analyser les candidatures et de faire leur propre sélection. Cette organisation bien pensée a cependant généré un effet pervers. Connaissant environ 80 % de leur note au Bac en avril, les élèves de Terminale ont massivement déserté les classes au troisième trimestre.

Regagner le troisième trimestre… Pour faire perdre le mois de juin aux Secondes ?

Face à un tel dysfonctionnement, le ministère de l’Éducation nationale a décidé de décaler les épreuves de spécialité. Elles sont désormais programmées en juin et ce dès 2024. Mais comme tout se tient dans ce calendrier infernal, cela a engendré d’autres complications :

Une accumulation d’examens à organiser sur le mois de juin : les épreuves de spécialité sont fixées du 19 au 21 juin 2024. Elles sont précédées par la philosophie le 18 juin. Et suivies par le Grand Oral du 24 juin au 8 juillet. Pour les élèves de Première l’épreuve écrite de français est programmée le 14 juin, puis l’oral de français du 24 juin au 5 juillet
L’organisation des conseils de classe très tôt (certains se tiennent dès fin mai), afin de libérer les professeurs et de permettre aux élèves n’ayant pas eu satisfaction dans leurs premiers vœux, de présenter un dossier complet sur Parcoursup pour la phase complémentaire

Des professeurs très sollicités dès la fin mai

Conseils de classe à préparer dès la fin mai et tout au long du mois de juin, examens à surveiller, à faire passer et à corriger dès le 14 juin : on le voit, la disponibilité des enseignants pour leurs élèves n’est pas maximale, surtout dans la seconde quinzaine du mois de juin.

Cela pose la question de la surcharge de travail pour les professeurs à cette période de l’année. Les syndicats se plaignent ainsi que ces nombreuses tâches les éloignent de leur capacité à suivre leurs élèves. C’est tout particulièrement le cas des élèves de Seconde qui n’ont pas d’examens, mais sont un peu les victimes collatérales de cette organisation à destination des Terminales.

La solution : des stages en entreprise pour les Secondes

Il existe aujourd’hui une obligation de faire un stage en entreprise en 3e. Celui-ci, d’une durée de cinq jours, a pour objectif de permettre aux élèves de découvrir le monde du travail et de bénéficier d’une première expérience concrète. Intégré au cursus scolaire, il est suivi pédagogiquement par les enseignants : rapport de stage, retour d’expérience, il a trouvé sa place dans les apprentissages.

L’idée du ministre est de rendre obligatoire la tenue d’un nouveau stage professionnel en Seconde, pendant la seconde quinzaine du mois de juin, celle-là même pendant laquelle les professeurs ne sont pour beaucoup plus en capacité d’assurer leurs cours.

Les stages en Seconde, selon le ministère, permettraient d’équilibrer le mois et de fournir aux élèves une opportunité d’apprentissage en dehors de la salle de classe. Le rapport de stage serait un excellent moyen pour eux de mettre en pratique leurs connaissances et de se préparer pour l’année suivante.

Stages en Seconde : pourquoi ça risque de coincer

Réponse assez simple à une problématique complexe, le ministre a-t-il trouvé la bonne formule ? Une inquiétude assez unanime s’est immédiatement manifestée parmi les enseignants et leurs représentants.

Un stage sans aucun intérêt pédagogique ?

L’intérêt du stage de 3e, au-delà de la première confrontation des élèves avec le monde du travail, est qu’il est encadré par un enseignant. L’élève est suivi, son choix discuté avec un professeur. Puis l’élève doit rédiger un rapport de stage qui convoque des compétences en plusieurs matières.

En seconde, l’expérience pourrait se reproduire à l’identique. Sauf que… La période du stage laisse à penser que les enseignants n’auront aucune possibilité d’intervenir à son propos. Déjà fort occupés par les examens puis les corrections, ils seront indisponibles pour tout encadrement.

De plus, le calendrier fait que la fin du stage correspondra peu ou prou à la fin de l’année scolaire. Quid de la rédaction d’un rapport de stage ? Sur quel temps ? À qui pourrait-il être remis alors même que l’année serait finie ?

Ainsi, on voit mal la vertu pédagogique de ces quinze jours pour les élèves. C’est ce que martèlent les représentants des chefs d’établissements comme des enseignants : « ce stage en fin d’année est mal placé, puisqu’on aura beaucoup de difficultés à l’exploiter a posteriori ».

Le risque d’accentuer les inégalités sociales

On sait que le stage de 3e est déjà propice à une inégalité entre les élèves. À ceux issus de familles disposant de réseaux professionnels dans des secteurs professionnels dits « valorisés” (cadres en entreprise, professions libérales, etc.), avec des stages « intéressants » dans ces mêmes milieux. Aux autres, des stages « débrouille », souvent cantonnés à des métiers à “faible valeur ajoutée”.

Ces stages de Seconde ne risquent-ils pas de reproduire une fois encore cette inégalité, et de l’approfondir, puisque répétés d’une année sur l’autre ? C’est ce que redoutent les professionnels. Comme ce proviseur d’un lycée professionnel : « Si ce n’est pas le lycée qui régule ça, ce sera à la main des parents… On va donc refabriquer un système de reproduction sociale… Avec tel élève qui va au kebab et tel autre dans un cabinet d’avocats ».

Dans les négociations promises avec les syndicats, trouvera-t-on une solution pour éviter ce grave écueil ? L’Éducation nationale a-t-elle les moyens — et le temps — de proposer aux élèves un lot de stages diversifiés ? Ou, comme pour les stages de 3e, chacun devra-t-il trouver par lui-même son entreprise ?

Une concurrence problématique entre stages

Autre crainte : en juin, les lycées professionnels, les CAP et le BTS organisent déjà des stages diplômants pour leurs élèves et étudiants. La recherche de stages en Seconde en juin entre ainsi en concurrence directe avec ces impératifs. Le secrétaire général du SNPDEN (Syndicat national des personnels de direction de l’Éducation nationale) l’exprime sans détour : « Le tissu économique et associatif ne pourra pas absorber 550 000 nouveaux élèves de Seconde en stage en juin ».

Le stage en Seconde, juste une mesure de garderie ?

Il est certes trop tôt pour tirer des conclusions négatives sur cette proposition qui semble déjà conçue comme une obligation dès 2024. Des discussions entre syndicats et ministère vont avoir lieu. Elles déboucheront peut-être sur des améliorations sensibles de la proposition, répondant point par point aux pièges décrits plus haut.

Dans l’attente de cette consultation, c’est cependant un grand scepticisme doublé de fortes craintes, qui prédominent. L’impression d’une mesure prise à la va-vite et destinée à « occuper » les élèves de Seconde est partagée par de nombreux enseignants.

La mise en place d’une garderie déléguée aux entreprises pour pallier les problèmes de l’Éducation nationale… Il est urgent pour le ministre de s’attaquer à cette vision péjorative de son initiative, en apportant des réponses claires et concrètes aux enseignants.

L’article « Des stages en Seconde pour reconquérir le mois de juin » a été publié originellement sur le site des Cours Thalès : Des stages en Seconde pour reconquérir le mois de juin

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