Chaque année, des millions d’heures d’enseignement sont perdues pour les élèves. Une situation alarmante qui n’est pas récente. La raison ? Les arrêts maladie, les journées de formation, la surveillance d’examen, et bien sûr, tout ce qui entre sous le vocable officiel d’« absences de courte durée ». Critiquées de longue date par les parents d’élèves, ces absences sont un sujet récurrent. Cette année 2023, le Président de la République a communiqué sur sa volonté d’y mettre fin. Mais les moyens proposés sont-ils à la hauteur de cet objectif très ambitieux ? Une mesure parmi d’autres a particulièrement frappé les enseignants : le recours aux assistants d’éducation pour pallier une partie du problème.

Les chiffres des absences de courte durée sont à relativiser

En matière de chiffres, la bataille fait rage. D’un côté, le ministère de l’Éducation annonçait en avril 2023 que les élèves avaient perdu environ 15 millions d’heures d’enseignement non remplacées à cause des absences. De l’autre, la Cour des comptes avançait quelques mois plus tôt le nombre plus modeste de 2,5 millions d’heures, dont seulement 500 000 auraient été remplacées. Mais celle-ci dénonçait également de lourdes lacunes dans la recension de ces heures évaporées.

Qui croire ? Le ministère a détaillé son estimation : sur les 15 millions de journées qu’il avance, plus de la moitié serait due à des raisons individuelles comme des arrêts maladie ou des congés maternité. 1,5 million d’heures seraient à chercher du côté des formations continues prises sur le temps de service des professeurs. Il resterait un volant de 5 millions d’heures non enseignées imputables à l’indisponibilité des locaux ou des enseignants. Entendre, lorsque ceux-ci sont mobilisés par leurs responsables pour l’organisation des examens principalement.

Mais ces chiffres sont largement contestés. En effet, dans les 8,5 millions d’heures perdues pour « raisons individuelles » sont mélangées les absences de courte durée et celles de longue durée, comme les congés maternité. Finalement, personne n’est capable d’avoir une idée précise de ce fléau !

Le principe antérieur des remplacements

Commençons par une définition importante. L’absence de courte durée est très précisément cadrée. Il s’agit d’une absence de moins de deux semaines et surtout d’une absence « prévisible ». Soit un congé maladie, des congés exceptionnels, une formation…

En 2005, un décret est venu clarifier la procédure des remplacements. Les chefs d’établissement, devant le constat d’une absence courte, pouvaient faire appel aux enseignants de leur structure. Les volontaires étaient les premiers appelés à pourvoir les postes provisoirement vacants. Cependant, en cas de nécessité, par exemple un manque de volontaires, le principal ou le proviseur avait le droit de réquisitionner un professeur, normalement dans sa propre discipline.

Toutefois, des limites étaient posées : pas plus de 60 heures par an pour un enseignant au titre du remplacement de courte durée et une restriction à 5 heures supplémentaires toutes catégories confondues par semaine. Cela n’a toutefois pas suffi à combler les manques. Au fil des années, un fait est établi : le nombre des absences de courte durée non remplacées a augmenté. La Cour des comptes estime qu’en 2020, il représentait 80 % de ces situations.

Le nouveau décret embarque le Pacte enseignant pour garantir des remplacements plus nombreux

Face à cette dégradation et au problème pédagogique qu’elle peut entraîner, tous les acteurs de l’éducation sont d’accord sur un point : il est nécessaire de redresser la barre et de trouver des solutions pour améliorer le service de l’éducation. La volonté affichée du chef de l’État en la matière peut-elle fédérer les bonnes volontés ? Et la solution proposée par le ministre, qui s’appuie entre autres sur le Pacte enseignant, peut-elle être la clé d’une résolution du problème ?

Le pacte enseignant, une innovation contestée

Introduit au détour d’une note de service en mars 2023, le Pacte enseignant consiste à proposer aux professeurs, conseillers principaux d’éducation et psychologues de l’éducation nationale, des missions complémentaires. Ceux-ci s’engagent à mettre à disposition un certain volume horaire sur des missions « plus attractives et mieux rémunérées ». La rémunération de ces missions se veut incitative.

Mais ce dispositif a immédiatement rencontré la méfiance du corps enseignant. Les syndicats reconnaissent que, dans les missions évoquées comme pouvant faire partie du pacte, un certain nombre d’entre elles pouvaient apporter un réel « plus » pédagogique. En particulier à destination des élèves en difficulté.

De sérieuses interrogations portent sur un possible creusement des inégalités entre enseignants et sur le rapport ambigu que peut induire la signature d’un pacte entre le chef d’établissement et un professeur. Mais le soupçon principal concerne les motivations réelles de ce pacte. Les syndicats craignent en effet qu’au-delà d’un habillage savamment rédigé, ce système n’ait pour véritable fonction que de viser les remplacements de courte durée.

Le décret du 8 août 2023 va-t-il régler le problème du remplacement des absents sans moyen supplémentaire ?

La procédure décrite dans le décret met en avant un certain nombre de mesures complémentaires, afin de combler une partie du problème.

Les principaux et proviseurs doivent élaborer, en concertation avec les équipes pédagogiques et éducatives, « un plan annuel visant à assurer les heures prévues par l’emploi du temps des élèves en cas d’absence de courte durée des personnels enseignants ». Ce sont ainsi les recteurs qui valident les plans. De plus, les chefs d’établissement doivent leur rendre compte au moins deux fois par an de son application
Le décret prévoit, en priorité, de faire appel aux enseignants ayant signé le Pacte enseignant, sous des conditions assez contraignantes. En effet, lors de la « signature » d’un pacte, le professeur concerné y fait inscrire le type de missions qu’il souhaite remplir, ainsi que les créneaux horaires auxquels il se tient disponible pour ce faire. Selon le nouveau décret, il est tenu d’effectuer des remplacements de courte durée sur ces horaires à la demande du chef d’établissement. De surcroît, c’est de ce travail peu valorisant qu’ils seront obligés de se charger en priorité, avant de pouvoir accéder aux autres missions. Il est à noter qu’un professeur d’une matière peut remplacer un absent d’une autre matière
La mesure qui a cependant le plus surpris concerne un autre « vivier » de remplaçants. Il est précisé que si « les remplacements de courte durée sont prioritairement assurés sous la forme d’heures d’enseignement », il peut donc en aller autrement. Seront donc mises en place des « séquences pédagogiques » qui peuvent être « encadrées par des assistants d’éducation »

On note, enfin, qu’un autre décret, du 12 août, celui-ci, introduit le Pacte enseignant dans le privé où les absences sont également un problème.

Des mesures déjà rejetées par l’ensemble des syndicats

La publication du décret a suscité une levée de boucliers. Deux griefs principaux sont avancés.

1 – Un aspect potentiellement contraignant pour les enseignants

L’obligation pour un enseignant ayant signé un pacte de se consacrer prioritairement et, compte tenu de la demande, principalement, aux remplacements de courte durée, confirme les soupçons des syndicats et de la majorité du personnel éducatif. Ils pourront éventuellement, s’ils ont de la chance, consacrer quelques heures à une activité pédagogique qui fait sens, mais la majorité de leur engagement risque bien d’être consacrée à remplacer des collègues. À la déception devant l’abandon vraisemblable de missions qui faisaient sens, s’ajoute selon le SNES une « perte de liberté professionnelle et personnelle ».

Les représentants des enseignants fustigent une double mise sous tutelle :

celle des chefs d’établissement qui doivent rendre des comptes au rectorat et faire valider leurs plans
et plus globalement celle du personnel éducatif

2 – L’utilisation jugée abusive des AED ou Assistants d’éducation

La formation des Assistants d’éducation, qui sont en réalité des surveillants, ne les prépare pas à encadrer des sessions pédagogiques. Pour exercer cette profession, il faut être titulaire d’un Baccalauréat, sans autre formation.

Sur quelle tâche vont-ils intervenir ? Le décret précise qu’en cas d’absence de leur professeur, les élèves pourront « suivre des séquences pédagogiques à l’aide d’outils numériques ». Traduction : ils seront appelés à suivre de petites vidéos, des exercices en ligne ou interactifs, des cours en ligne, sous l’encadrement des AED.

Or, les assistants d’éducation sont déjà notoirement en nombre insuffisant dans de nombreux établissements, assurant parfois simultanément la surveillance des élèves, leur sécurité et d’autres tâches administratives. Une fois encore, les syndicats d’enseignants réagissent très négativement, estimant que mobiliser davantage les AED pour des remplacements de courte durée risque d’accroître leur charge de travail et leur stress. Sans formation particulière, comment peuvent-ils accompagner les élèves devant les outils numériques ? Ils ne sont pas qualifiés pour répondre aux questions sur telle ou telle matière.

De plus, l’idée de séances pédagogiques numériques nécessite des infrastructures existantes : salles informatiques, matériels adéquats. Or les salles équipées d’outils pédagogiques numériques adaptés dans la plupart des établissements tournent déjà à plein. Envisager de mobiliser régulièrement ces salles pour gérer les remplacements semble donc assez illusoire aujourd’hui.

Le remplacement de courte durée : un serpent de mer pas encore résolu

Les bonnes intentions du ministre ne sont pas à remettre en question. Il existe un réel problème de remplacement des absences qui dégrade le parcours pédagogique des élèves, c’est indéniable. S’y attaquer est une nécessité que nul ne conteste.

Les mesures proposées montrent cependant leurs limites.

La plus importante est ce qu’elles proposent comme qualité pédagogique aux élèves :

Des cours faits par n’importe quel enseignant, indépendamment de la matière dont les cours sont suspendus. On peut se dire que cela leur permettra d’approfondir leurs connaissances dans certaines matières, mais ne les aidera pas à rattraper celles liées à l’absence d’un professeur
Des heures passées devant des ordinateurs sous la surveillance d’AED, soit dans le meilleur des cas, des heures d’études non encadrées pédagogiquement

Il ne s’agirait finalement que de maintenir les élèves dans un environnement studieux, qu’importe ce qu’ils étudient réellement.

On comprend bien que le manque criant de moyens de l’Éducation nationale ne peut se résoudre rapidement. Si les syndicats pointent souvent à juste titre les failles du système et, en l’occurrence, tous les défauts imputables à ce décret, ils ne font pas sur ce point de propositions concrètes et réalistes.

Le défi majeur reste de trouver un équilibre entre continuité pédagogique et valorisation des personnels éducatifs. Les mesures avancées ne sont certainement pas idéales, traitant insuffisamment la question pédagogique des remplacements et bousculant sensiblement une profession déjà bien découragée. Toutefois, elles manifestent une volonté d’agir. Elles pourront évoluer au fil des ans et, peut-être, trouver un certain équilibre profitable à tous.

Au Cours Thalès, nos cours sont faits par des professeurs certifiés et/ou agrégés de l’Éduaction nationale, tous ayant la passion de transmettre leur savoir aux élèves.

L’article « Les assistants d’éducation au secours des remplacements de courte durée ? » a été publié originellement sur le site des Cours Thalès : Les assistants d’éducation au secours des remplacements de courte durée ?

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