Au cours de sa conférence de presse de rentrée, fin août 2023, Mathias Vicherat, le directeur de Sciences Po Paris, a glissé une petite phrase passée inaperçue de la plupart des journalistes. Certains observateurs ont cependant relevé les propos du directeur : « nos étudiants traquent de possibles dissonances cognitives dans nos enseignements ». Ils venaient après un éloge de son école d’excellence engagée pour la diversité, dans la lutte contre les inégalités sociales et sur les enjeux climatiques et environnementaux. Il n’en fallait pas plus pour que les tenants d’une éducation « classique » le remarquent, voire s’en indignent. Mais cela est-il un problème ?

Sciences Po Paris se veut une école « engagée »

Sous la houlette d’un directeur charismatique comme Richard Descoings et de ses successeurs, l’école s’est engagée à promouvoir l’excellence tout en relevant les défis que pose une « fabrique des élites » dans un monde profondément inégalitaire. Elle s’est ouverte à de nouveaux publics et propose régulièrement de nouveaux cours et de nouvelles chaires afin de former les leaders de demain aux enjeux qu’ils auront à affronter.

L’école veut lutter contre les discriminations sociales et de genre

La première preuve manifeste de l’engagement de Sciences Po Paris est sa volonté de lutter contre les discriminations. Dès le début des années 2000, l’école a lancé un programme de recrutement d’élèves dans les lycées de zones dites défavorisées : accompagnement des élèves et présentation au concours d’entrée se sont développés depuis près d’une vingtaine d’années. Aujourd’hui, le directeur actuel est fier d’annoncer que 30 % des élèves étaient boursiers au moment de leur admission à l’école. Mieux, Mathias Vicherat souhaite étendre ce programme aux lycées professionnels.

L’institution de la rue Saint-Guillaume met en œuvre en son sein des campagnes régulières de sensibilisation et de formation sur le sexisme, tant auprès des étudiants que des enseignants. Elles reposent sur des affichages, des sessions d’information tous les semestres, des sessions de formation des bureaux associatifs ou encore des actions spécifiques. Un dispositif de lutte contre les violences sexistes et sexuelles est accessible à toute personne. L’école a mis en place des enseignements spécifiques centrés sur l’égalité femmes-hommes et s’évertue à intégrer la problématique du genre de façon transversale dans la plupart de ses cours. On notera aussi que 62 % des étudiants sont des femmes.

Sciences Po a pris le tournant des défis environnementaux

Au-delà des questions de société, Sciences Po Paris s’est également résolument tournée vers l’enjeu majeur de ce 21e siècle : l’environnement, le climat et la survie de notre planète. Pour sensibiliser tous les étudiants, l’école a créé un grand cours obligatoire de culture écologique pour tous les étudiants de première année.

Par ailleurs, près de 250 autres cours abordent désormais le sujet de la transformation environnementale. La création d’un master en Énergie, environnement et développement durable a permis d’attirer des étudiants de plus en plus nombreux à s’impliquer dans ces problématiques. Et le directeur prépare le lancement en 2024 de l’institut des transformations environnementales, pendant que l’école de management devient l’école de management et de l’impact.

L’écoute des étudiants est un impératif pour le directeur

Sous l’égide de Mathias Vicherat, Sciences Po Paris cherche à mieux écouter ses étudiants. École de formation des “élites”, en particulier politiques, elle attire des jeunes au fait des défis du monde contemporain, dont la volonté de peser sur ceux-ci est réelle.

Une participation des représentants étudiants à la vie de l’école

Sciences Po Paris a toujours valorisé la participation active de ses étudiants dans les processus décisionnels. L’engagement syndical, politique et associatif est « inscrit au cœur même du projet éducatif de Sciences Po », comme l’explique son directeur. L’école favorise l’éclosion et la vie de près de 300 associations ou initiatives étudiantes chaque année. Celles-ci confèrent aux campus une vie riche, permettant aux étudiants de vivre pleinement leur citoyenneté et de l’exprimer.

C’est dans cette optique que les représentants étudiants ont une voix au sein des instances de l’établissement. Leur parole est écoutée et donne souvent lieu à des évolutions dans les pratiques de l’école. Ils participent par exemple au comité des dons, qui décide de l’opportunité des mécénats.

De longue date, les étudiants de Sciences Po sont majoritairement engagés à gauche

L’engagement politique des étudiants de Sciences Po Paris, majoritairement à gauche, n’est plus à démontrer. Ils sont souvent à la pointe des débats sur les enjeux climatiques et sociétaux. Le directeur de l’école en convient, fort d’une étude réalisée au sein de son institution : « Nous avons observé une logique de vote utile à 50 % pour Jean-Luc Mélenchon chez nos étudiants ». Ce positionnement influence indéniablement leur perception des cours et peut potentiellement accentuer la dimension critique de leurs interventions.

Il ajoute cependant que cette forte inclination politique s’exprime surtout par des actions concrètes et tangibles, des engagements réels dans la société : plus d’un tiers des étudiants de Sciences Po font partie d’associations de solidarité, sensibles aux inégalités tout comme à la crise environnementale. Certains ont beau jeu d’accuser l’école d’être un repère de « wokistes », terme souvent péjoratif alors qu’il désigne tout simplement le principe même d’une éducation éclairée : l’éveil aux réalités du monde dans lequel on vit, la prise en compte de ses défauts et, par conséquent, l’intention de chercher à y remédier.

L’institution doit donc veiller à proposer des cours qui reflètent ces réalités, tout en préservant l’excellence académique. La responsabilité de l’école est grande, car il s’agit non seulement de répondre aux attentes des étudiants, mais également de former des futurs leaders responsables et citoyens, capables d’appréhender la complexité de notre monde.

Qu’est-ce que cette dissonance cognitive dont a parlé le directeur de Sciences Po ?

La dissonance cognitive, qu’est-ce que c’est ?

La dissonance cognitive est un concept psychologique décrivant la tension interne que ressent une personne confrontée à des informations contradictoires ou à des comportements qui ne correspondent pas à ses valeurs ou croyances. Dans le contexte académique, cela peut se traduire par une tension perçue entre les messages véhiculés par différents cours.

Un besoin de cohérence amène à réaménager certains cours

Le meilleur exemple de dissonance cognitive entre les cours à Sciences Po Paris réside dans la juxtaposition de cours axés sur l’économie, qui peuvent parfois promouvoir la consommation et d’autres cours mettant l’accent sur les enjeux climatiques, la sobriété et l’écologie. Comment un étudiant peut-il concilier l’idée d’une croissance économique avec celle d’une nécessaire réduction de notre empreinte écologique ? Ce qui est réellement une dissonance cognitive soulève de réelles questions quant à la maquette de formation de l’établissement.

Or justement, « nos étudiants traquent de possibles dissonances cognitives dans nos enseignements » estime Mathias Vacherat. Et s’il le dit, c’est non pas pour le regretter, mais bien pour s’en féliciter, y voyant une acuité de conscience de cette génération « intolérante à la dissonance ».

C’est ainsi que sont introduites des séquences sensibilisant aux problématiques environnementales dans des cours de business. Ou que l’école a mis fin aux fonds mécènes de Total Énergies, société adepte d’un certain green washing tout en poursuivant une politique axée sur l’exploitation d’énergies fossiles. Ces ajustements jugés nécessaires pour la cohérence d’ensemble de l’École.

Mais ils restent marginaux et le directeur de Sciences Po l’assure : « cela ne nous conduit pas à devenir monocolores, à nous transformer en Pravda académique. Nous n’allons pas surveiller les contenus des cours ! ».

Sciences Po recherche la cohérence plutôt que la polémique

Est-ce le « gros mot » de dissonances cognitives qui a tapé dans les oreilles de quelques journalistes ? Ou le fait que ces dernières aient été relevées par des étudiants, suivis par la direction de leur école ? Il s’agit surtout d’un mauvais procès, si procès il y a.

Un établissement prestigieux comme Sciences Po a, sans le vouloir, un côté donneur de leçon. L’engagement de l’institut vers une pédagogie du développement durable et du respect de l’environnement est réel, visible, et l’un des aspects de sa communication. De mauvais esprits auraient tôt fait d’en épingler le côté retors d’une école plaidant d’un côté pour un business et des comportements professionnels « vertueux » et éduquant d’autres étudiants à l’art de pousser à la surconsommation.

Il s’agit donc tout simplement d’une mise en cohérence de l’ensemble des enseignements de Sciences Po, fondés sur quelques lignes directrices claires. Qui pourrait se plaindre que l’une des plus grandes écoles internationales formant des “élites” ait pris le parti du climat et l’avenir de la planète ?

L’article « La dissonance cognitive entre les cours de Sciences Po, un problème à régler ? » a été publié originellement sur le site des Cours Thalès : La dissonance cognitive entre les cours de Sciences Po, un problème à régler ?

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