Les écoles d’ingénieurs françaises sont renommées pour leur enseignement de qualité et leur rôle clé dans la formation des futurs leaders industriels et technologiques. Parmi celles-ci, on compte de nombreuses Grandes Écoles prestigieuses qui sont le sésame à des carrières lucratives et passionnantes. Il est intéressant d’analyser le profil des étudiants qui intègrent des écoles d’ingénieur aujourd’hui : cet exercice est assez éclairant sur le chemin qu’il reste à parcourir pour assurer une diversité nécessaire dans la formation de nos élites.

Il existe plusieurs filières pour intégrer une école d’ingénieur

En 2023, il existe 204 écoles d’ingénieurs accréditées en France. Plus de 80 % des élèves intégrant une école d’ingénieurs sont passés par un Bac Général avec la spécialité mathématique. Mais les voies d’accès à ces établissements sont multiples et permettent aux étudiants d’affiner leurs stratégies pour envisager de devenir ingénieurs.

Écoles publiques ou privées, quelle est la différence ?

La grande majorité des écoles d’ingénieurs (les trois quarts) sont des écoles publiques : 121 sont placées sous la tutelle du ministère de l’Enseignement supérieur et 33 sous celle d’un autre ministère (agriculture, transition écologique ou Défense par exemple). Les 50 autres sont privées. Si l’accès aux écoles publiques est souvent perçu comme un gage de qualité et d’excellence, les écoles privées ne sont pas en reste et proposent des formations reconnues, avec un coût financier plus élevé.

En 2022, 46 500 nouveaux élèves ingénieurs ont commencé leur cursus dans une école, les deux tiers dans le public. Il est à noter que la part des étudiants ingénieurs intégrant une école privée est en légère augmentation.

Il est possible d’intégrer une école d’ingénieur sans passer par une classe préparatoire

Le passage par les classes préparatoires aux grandes écoles est la voie classique d’accès aux écoles d’ingénieurs. C’est encore le cas de 33 % des nouveaux élèves ingénieurs mais cette proportion est en baisse depuis plusieurs années. En effet, aujourd’hui près de la moitié des écoles proposent une autre voie : le recrutement des étudiants directement après le Bac. Sélectionnés directement sur dossier via Parcoursup, ou à la suite d’épreuves écrites selon les écoles, les élèves suivent deux ans de classe préparatoire intégrée avant d’accéder à la formation d’ingénieur proprement dite. En 2022, plus de 17 000 bacheliers avaient fait ce choix (soit 32 % des nouvelles recrues).

Il existe également une troisième voie, de plus en plus populaire. Commencer un cursus de Bachelor universitaire de technologie, de BTS ou de licence universitaire, puis postuler aux écoles d’ingénieurs en admissions parallèles.

Des caractéristiques différenciées selon les écoles d’ingénieur

Le profil des étudiants en écoles d’ingénieur varie selon le type d’école. Certains choisissent des écoles généralistes, d’autres des écoles spécialisées dans des domaines précis comme l’aéronautique ou l’informatique, l’agriculture ou la chimie.

La situation géographique des écoles, si elle reste encore bien inégalitaire sur le territoire, couvre cependant de larges bassins de population. Un quart des écoles — et la plupart des plus grandes — sont établies en Île-de-France. Mais on en compte plus d’une dizaine dans chacune des métropoles comme Rennes, Nancy-Metz, Lyon, Bordeaux, Nantes, Toulouse ou Lille.

La diversité n’est pas encore au rendez-vous dans les écoles d’ingénieur

Le profil des étudiants en écoles d’ingénieur met en évidence une réalité préoccupante : la diversité est encore bien faiblement visible dans ces établissements. Malgré le développement de différentes voies d’accès et une volonté affirmée d’ouverture, les inégalités persistent.

Les étudiants en écoles d’ingénieurs sont majoritairement issus de milieux favorisés

Lorsque Pierre Bourdieu a fait connaître ses travaux sur la reproduction sociale, il a mis en évidence des phénomènes pourtant bien visibles dans la seconde moitié du vingtième siècle : loin de réduire les inégalités sociales, le système scolaire les reproduit. Autrement dit, les inégalités sociales deviennent des inégalités scolaires. Si bien qu’à la fin de la scolarité, ces inégalités scolaires vont alimenter de nouvelles inégalités sociales. Ainsi les positions sociales tendent à se transmettre de génération en génération.

Le cas des écoles d’ingénieurs en représente une excellente illustration. En 2022, plus d’un élève en école d’ingénieurs sur deux avait un parent cadre supérieur ou de profession libérale. À l’inverse, on ne comptait dans le lot que 11 % d’enfants d’employés et 5,4 % d’enfants d’ouvriers. Et plus l’école est prestigieuse, plus leur part est faible. Ainsi, en 2018, sur 415 élèves reçus à Polytechnique, moins de 5 % étaient issus de familles d’employés ou d’ouvriers.

Un petit nombre de lycées produit la majorité des étudiants des grandes écoles d’ingénieur les plus renommées

S’il existe environ 250 lycées en France proposant des classes préparatoires aux grandes écoles, seule une poignée remplit l’essentiel des promotions des plus prestigieuses. Prenons l’exemple de Polytechnique : à eux seuls, deux lycées parisiens, Louis-le-Grand et Stanislas (privé) et un établissement de Versailles, Sainte-Geneviève, y envoient plus de 50 % de ses nouveaux élèves. Et 80 % proviennent de moins de 10 lycées, essentiellement franciliens. Le même phénomène se retrouve, avec plus de souplesse, pour des écoles comme Les Mines, Centrale Paris ou encore l’École des Ponts par exemple.

Or le recrutement des élèves de classes préparatoires de ces lycées laisse entrevoir l’effet du prisme social à l’œuvre : situés à Paris ou dans de grandes métropoles, une partie d’entre eux sont privés et coûteux et leur sélection particulièrement drastique.

Ingénieur rime encore avec sexe masculin

L’inégalité de sexe demeure un défi encore non relevé dans les écoles d’ingénieurs. Le profil des étudiants en écoles d’ingénieurs reste largement masculin : 71 % des étudiants sont des hommes. L’aspect inégalitaire de cette sous-représentation des femmes est encore accentué par les disparités constatées selon les spécialités. Majoritaires dans des filières comme la chimie ou les sciences de la vie (63 %) ou l’agriculture et l’agroalimentaire (59 %), elles sont très minoritaires dans des spécialités recherchées comme l’informatique (17,6 %) ou les sciences des transports (16,8 %).

Un rapport de l’Institut des Politiques Publiques publié en 2021 pointe le fait que « les performances scolaires ne contribuent aucunement à expliquer la sous-représentation des filles dans les grandes écoles d’ingénieurs ». L’image de métiers « techniques » reste encore très masculine, alors que ce n’est plus le cas dans les grandes écoles de commerce. Ainsi, malgré de réels efforts de nombreux établissements pour encourager la mixité, les stéréotypes de genre persistent et influencent les choix d’orientation. Cette inégalité prive les écoles d’ingénieurs d’une diversité de perspectives et de talents.

Une population qui reste très francilienne

La « décentralisation » a vu le jour au début des années 1980. Quarante ans plus tard, on peut avancer qu’elle n’a pas touché à plein les écoles d’ingénieurs. La région Île-de-France, qui héberge 17 % des lycéens français, assure à elle seule près de 30 % des admissions en première année d’école d’ingénieurs. Et les chiffres sont encore plus explicites concernant les écoles les plus « nobles ». Le rapport cité plus haut explique que « à Polytechnique et aux Mines, un quart des étudiants avaient passé leur Bac à Paris (intra muros), alors que seulement 3 % des bacheliers sont parisiens ».

Autant dire qu’un garçon vivant à Paris, issu d’une famille aisée — et déjà diplômée d’une grande école —, ira vraisemblablement dans une des meilleures classes préparatoires et aura toutes les chances d’intégrer l’école prestigieuse qu’il ambitionne.

Comment pourrait-on améliorer la diversité dans les écoles d’ingénieurs ?

La question du recrutement est centrale pour modifier sensiblement le profil des étudiants en écoles d’ingénieurs. L’enjeu est de s’assurer que tous les talents, indépendamment de leur milieu socioculturel, de leur sexe ou de leur provenance géographique ont un accès équitable à ces institutions renommées.

De nombreuses écoles d’ingénieurs ont mis en place des mesures, pour l’instant insuffisantes

Heureusement, un grand nombre d’écoles d’ingénieurs ont pris conscience des inégalités et ont commencé à mettre en place des mesures pour y remédier. Conscientes des effets délétères de la reproduction sociale et de l’entre-soi dans un monde du travail de plus en plus mondialisé, ces écoles s’efforcent de diversifier leurs recrutements. Des programmes de bourses, des partenariats avec des lycées en territoires défavorisés, ou encore des initiatives pour lutter contre le sexisme, sont autant de pistes explorées.

Mais si de tels programmes ont particulièrement réussi à Sciences Po Paris, qui compte 30 % de boursiers dans les rangs de ses étudiants, ils n’ont pour l’instant pas été couronnés de succès dans les écoles d’ingénieurs. À cela, plusieurs raisons. Tout d’abord des programmes de partenariats avec des lycées de zones défavorisées manquant d’ambition ou de moyens. Sans une collaboration effective avec ces établissements pour motiver les boursiers à candidater, on ne peut compter sur des résultats. De plus, c’est l’image même du métier d’ingénieur et du cursus de mathématiques associé qui bloque encore nombre d’élèves. Peut-on oser prétendre à un métier longtemps considéré comme l’un des meilleurs lorsqu’on est issu d’une famille modeste ? Ou lorsqu’on est une fille ? La question de l’image des écoles et des métiers d’ingénieurs doit être plus largement posée et faire l’objet de communications répétées dès le lycée.

L’apprentissage serait-il la solution pour ouvrir les écoles d’ingénieurs à de nouveaux publics ?

Travailler sur les voies d’accès aux écoles d’ingénieurs est également une autre manière d’y développer la diversité. Et pour cela, l’alternance semble un outil particulièrement efficace en matière d’ouverture sociale. Des jeunes qui n’auraient pu le faire pour des raisons économiques peuvent ainsi entreprendre des études longues. Si aujourd’hui l’apprentissage ne représente encore que 15 % des jeunes élèves ingénieurs, cette proportion a doublé en dix ans. Et plusieurs études laissent penser qu’il est possible d’atteindre rapidement le chiffre de 25 % d’alternants, promesse d’une réelle diversité sociale.

L’article « Le recrutement des étudiants en écoles d’ingénieur manque-t-il de diversité ? » a été publié originellement sur le site des Cours Thalès : Le recrutement des étudiants en écoles d’ingénieur manque-t-il de diversité ?

Generated by Feedzy