Les écoles de Commerce en France sont confrontées à un nouveau défi : la baisse du niveau en Mathématiques de leurs étudiants. Or c’est une matière fondamentale pour appréhender les phénomènes économiques, intégrer le monde des affaires ou encore approfondir des analyses de marketing. Qu’est-ce qui peut expliquer ce phénomène potentiellement inquiétant ? Et concerne-t-il uniquement les écoles de commerce ?

La baisse du niveau en Maths des étudiants en études supérieures est inquiétante

Les directeurs d’écoles de Commerce ont constaté dès 2021 que le niveau en Mathématiques de nombreux étudiants était en forte baisse. HEC, l’ESSEC ou l’ESCP sont touchées au même titre que Neoma, Skema ou l’EM Lyon. En parallèle, les Classes Préparatoires aux Grandes Écoles (CPGE) Commerciales semblent perdre en attractivité, avec une chute de 8 % d’étudiants en deux ans. Et le nombre de candidats aux concours commun comme la BCE ou Ecricome connait également un recul du même ordre. Autant de phénomènes en lien avec la baisse sensible d’étudiants maîtrisant des Mathématiques exigeantes.

La baisse significative du niveau en Mathématiques n’est d’ailleurs pas une tendance circonscrite à ce secteur du supérieur : les responsables de CPGE Scientifiques et même des écoles d’ingénieurs dressent un constat similaire.

« En prépa, on retrouve des élèves qui ne savent pas calculer, incapables de résoudre une équation d’un niveau 5e ou 4e ». C’est ainsi qu’un enseignant de Mathématiques dans une classe préparatoire scientifique qualifie le niveau de ses étudiants. Jusqu’à une école aussi prestigieuse que Polytechnique qui mesure des signes de faiblesse sur la matière dans ses promotions : « les meilleurs sont toujours très bons, mais les queues de listes sont plus faibles », estime Marc Rosso, professeur de Mathématiques à l’université Paris-Cité et directeur du concours d’entrée.

La réforme du Baccalauréat mise en œuvre en 2020 est-elle responsable de cet état de fait ?

L’effet dévastateur de la réforme du Bac et du choix des spécialités

Depuis la réforme du Baccalauréat impulsée par Jean-Michel Blanquer et mise en œuvre en 2020, les craintes d’un effondrement de l’enseignement en Mathématiques exprimées à l’époque semblent se concrétiser. « On a supprimé les Mathématiques du tronc commun en Première et Terminale pour ne garder qu’un cursus de Maths pour les scientifiques », rappelle Mélanie Guénais, maître de conférences à l’université Paris-Saclay et vice-présidente de la Société Mathématique de France.

La disparition des filières bien identifiées comme Scientifique, Littéraire et Économique et Sociale a laissé la place au choix de trois spécialités en Première, ramenées à deux en Terminale. Ainsi les élèves qui ne choisissaient pas la spécialité “Mathématiques” en Première se retrouvaient à avoir simplement le tronc commun de Maths.

Concernant plus précisément l’orientation vers les écoles de Commerce, celle-ci s’effectuait, avant la réforme, généralement via les filières S et ES. Or, depuis 2020, plus de la moitié des élèves à profil ES n’a plus suivi de cours de spécialité de Maths en Première. Ainsi, le nombre d’élèves associant un enseignement de Maths avec les Sciences Économiques et Sociales a baissé de 38 %. En Terminale, alors qu’avant la réforme tous les élèves, soit 130 000, suivaient au moins quatre heures d’enseignement de Maths par semaine, ils n’étaient plus que 44 000 à en bénéficier en 2021, soit une baisse de 67 % !

La création de nouvelles filières d’accès aux études supérieures est-elle en cause ?

Outre le déclin du choix de la spécialité Mathématiques, d’autres raisons peuvent compléter l’explication de la baisse du niveau en Mathématiques dans le supérieur. L’offre de formations post-Bac a explosé ces dernières années, notamment celle des grandes écoles de Commerce comme l’ESCP, l’Essec et l’Edhec, avec des bachelors très attrayants en trois ou quatre ans.

Ces établissements ont également élargi leurs critères d’admission en acceptant des étudiants après un BTS, une licence universitaire ou un bachelor à l’étranger. Cette diversification des parcours d’accès a certainement contribué à la baisse générale du niveau en Mathématiques des étudiants d’école de Commerce : ces voies alternatives n’exigent pas toujours un niveau élevé dans cette matière.

Y aurait-il également un problème de programme ?

Le nouveau programme de la spécialité Mathématiques introduit en 2020 est encyclopédique et très dense. Les élèves, avec seulement quatre heures par semaine, risquent de se retrouver vite dépassés par la rapidité avec laquelle les enseignants doivent aborder les différentes notions. D’où un fort décrochage en fin de Première et une faible appétence pour tout élève qui ne souhaite pas risquer une mauvaise note au Bac. Rappelons que les deux épreuves de spécialité comptent pour 32 % de la note globale du Bac. Choisir Mathématiques, c’est donc engager 16 % de sa note sur cette matière.

L’effet pervers de Parcoursup ?

La surnotation des élèves en Terminale pour répondre aux critères de Parcoursup a également contribué à la baisse du niveau en Mathématiques des étudiants d’école de Commerce. En effet, certains professeurs, sous la pression de ce système, auraient tendance à augmenter les notes de leurs élèves, afin de leur donner plus de chances pour intégrer les études supérieures souhaitées. En diminuant le niveau d’exigence, cela a sans doute créé une hétérogénéité de niveaux dans les préparations aux écoles de commerce.

Une professeure de Mathématiques en prépa ECG du lycée des Chartreux de Lyon exprime ses inquiétudes face à cette situation : « Les notes gonflées pour Parcoursup rendent notre recrutement difficile. Si on voulait détruire les maths, on ne s’y prendrait pas autrement ».

La baisse tendancielle du niveau en Maths est antérieure à la réforme du Bac

La baisse du niveau en Mathématiques n’est toutefois pas un phénomène nouveau dans le système éducatif français. Bien avant la réforme du Baccalauréat, les écoles de Commerce, les classes préparatoires scientifiques et les grandes écoles d’ingénieurs constataient déjà un certain déclin.

« On observe une baisse significative et régulière du niveau en sciences et notamment en mathématiques depuis dix à quinze ans », déclarait fin 2023 Emmanuel Duflos, président de la Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs. Les raisons de ce rapide affaissement ne sont pas claires. Pour certains, le problème pourrait provenir d’une génération qui privilégie l’immédiateté et sous-estime l’importance de retenir les informations. En cause, le numérique et l’accès facile à celles-ci, disponibles en ligne. Pour d’autres, il serait à rechercher dans l’enseignement lui-même et dans des programmes en partie inadaptés.

Les grandes écoles cherchent à compenser ce déficit en Mathématiques

Face à la baisse notable du niveau en Mathématiques des étudiants, les écoles de commerce et d’ingénieurs s’adaptent en renforçant leurs programmes et leurs approches pédagogiques.

Les écoles de commerce renforcent l’apprentissage des Mathématiques

Les écoles de commerce, telles que Skema, réagissent activement à la baisse du niveau en Mathématiques des étudiants. Dès 2021, celle-ci a lancé un summer camp de Maths pour les étudiants du programme Esdhem, reposant à la fois sur des ressources en ligne et des sessions en présentiel. Ce programme ambitieux, bien que coûteux, a montré des résultats positifs, avec une réduction du taux de décrochage et une amélioration de la confiance en soi des étudiants.

L’Essca a augmenté son volume d’heures de cours de Mathématiques et propose même un accompagnement personnalisé pour les étudiants en difficulté. L’EM Normandie suit cette tendance, avec une révision de son programme pour donner plus de place aux Mathématiques. Comme celles-ci, la plupart des écoles de commerce ont ainsi rapidement réagi au défi posé par cette baisse du niveau en Mathématiques.

Les prépas et les écoles d’ingénieurs cherchent aussi la parade

Les classes préparatoires et les écoles d’ingénieurs ne sont pas en reste dans cette bataille pour rehausser le niveau en Mathématiques. Les professeurs adaptent leur enseignement pour combler les lacunes des étudiants, par un travail intensif et personnalisé pour chaque étudiant.

Des écoles comme CESI, l’Efrei et l’ESIEA ont mis en place des séminaires et ateliers pour valider les fondamentaux en Mathématiques. CESI, par exemple, a développé un programme de remédiation scientifique, y compris un test spécifique (TOMIC), pour élever le niveau en Mathématiques de ses étudiants.

Des modifications semblent nécessaires

Cette situation est suffisamment préoccupante pour que soient prises rapidement des mesures visant à la contrer. Mais les propositions ne sont pour l’instant pas au rendez-vous, tant c’est bien la réforme du Bac qui semble au cœur du problème. Et la remettre en question impliquerait un chantier considérable et un désaveu de taille pour ses concepteurs.

En 2022, Pap Ndiaye, le ministre de l’Éducation de l’époque, bien conscient du problème, avait pris la décision de réintroduire une heure et demie de Mathématiques obligatoires en Première et en Terminale. De l’avis de nombreux experts, cela allait dans le bon sens, tout en restant insuffisant.
Selon Emmanuel Duflos, il serait temps de s’arrêter sur les programmes. « Il faut arrêter le saupoudrage, se concentrer sur des acquis fondamentaux, plaide-t-il. Les élèves ont trop d’heures où rien n’est approfondi et où l’assimilation n’est pas faite ». De même, peut-être faudrait-il un enseignement moins conceptuel pour le plus grand nombre, propose Laurent Champaney, président de la conférence des grandes écoles : « L’apprentissage actuel permet à une petite frange de la population d’exceller, mais il perd aussi une frange plus large qui comprendra plus tard, lorsqu’on lui expliquera avec des cas d’études. » Il plaide ainsi pour « deux modèles d’enseignement, l’un fondé sur la spécialité mathématiques expertes du lycée, l’autre qui pourrait s’inspirer des enseignements de sciences et technologiques d’autres pays ».

Il est rejoint par l’Association des professeurs de Mathématiques de l’enseignement public (APMEP) qui suggère la création de deux spécialités de mathématiques pour répondre à ce déficit. Cette idée vise à offrir un enseignement Mathématique plus adapté à divers parcours académiques, y compris les sciences humaines et les arts, une piste à explorer pour garantir une formation scientifique adaptée à tous les élèves. Les candidats aux écoles de Commerce pourraient ainsi y apprendre les notions indispensables à leur cursus.

L’article « Les écoles de Commerce constatent une baisse du niveau en Maths de leurs étudiants » a été publié originellement sur le site des Cours Thalès : Les écoles de Commerce constatent une baisse du niveau en Maths de leurs étudiants

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