L’annonce de Gabriel Attal, alors encore ministre de l’Éducation, concernant la mise en place de groupes de niveau dans l’enseignement secondaire a aussitôt suscité autant d’espoirs que d’inquiétudes. Participant au « choc des savoirs » cher à la communication du gouvernement, cette réforme doit prendre effet dès la rentrée 2024 dans les classes de 6e et de 5e. C’est à la nouvelle ministre de l’Éducation, Amélie Oudéa-Castéra, que revient la responsabilité de mettre en œuvre cet engagement et d’en assurer la réussite.

Quel est l’intérêt pédagogique des groupes de niveau ?

La création de groupes de niveau, telle qu’elle est envisagée par l’Éducation nationale, a été conçue dans une certaine urgence en réponse aux mauvais résultats de la France aux résultats de l’évaluation PISA publiés fin 2023 : recul de 19 points de la note de compréhension de l’écrit, de 21 points en mathématiques et un classement global de 23e sur les 38 pays de l’OCDE. Cette évaluation confirme ce que des enquêtes nationales laissent apparaître depuis au moins deux décennies : un système d’éducation qui peine à enseigner des notions fondamentales à une partie de ses élèves. La mise en place de groupes de niveau parviendra-t-elle à modifier cette tendance ?

Les groupes de niveaux, un concept expérimenté dès 1967 en France

Il n’est pas difficile de comprendre l’idée qui sous-tend le principe des groupes de niveau. Les classes de collèges sont, pour la plupart, hétérogènes. On y trouve ainsi entre 15 et 20 % en moyenne d’élèves qui ont des difficultés handicapantes dans l’une ou l’autre des matières essentielles, comme les mathématiques et le français. La cause en serait qu’en classes de 25 à 30 élèves, le professeur n’a pas les moyens de s’intéresser plus particulièrement aux « décrocheurs » de la matière. Il est donc tenu de faire des cours pour les « moyens » ou les « bons ».

En divisant les classes de 6ᵉ et 5ᵉ en trois catégories – les élèves en difficulté, les moyens et les forts – l’approche des groupes de niveau vise à offrir un enseignement plus ciblé et personnalisé. Le groupe 1, composé d’une quinzaine d’élèves maximum, regroupera ceux rencontrant le plus de difficultés dans une matière, tandis que les groupes 2 et 3 accueilleront des élèves qui suivent ou excellent dans la matière en question. L’objectif déclaré est le même que celui de la première expérimentation en 1967 : parvenir à l’individualisation de l’enseignement dans un système nécessairement collectif. Autrement dit, en réunissant les plus faibles en mathématiques ou en français en petit nombre, il serait plus facile de les faire progresser et rattraper leur retard. De nouveaux essais ont encore été tentés en 1983 ou encore en 2016.

Les professeurs pourront ainsi ajuster leur pédagogie et leur rythme d’enseignement selon les besoins spécifiques de chaque groupe. Cette stratégie vise également à réduire la stigmatisation et les perturbations en classe tout en favorisant un environnement propice à l’apprentissage pour tous. En concentrant les efforts sur les matières fondamentales que sont les mathématiques et le français, l’Éducation nationale espère ainsi améliorer la réussite scolaire globale et réduire les inégalités.

Quels sont les freins potentiels à l’efficacité des groupes de niveau ?

Toutefois, la mise en place de groupes de niveau soulève des questions importantes :

N’y a-t-il pas un risque de stigmatisation des élèves en difficulté ? Se savoir et se voir remisé dans le groupe des moins bons pourrait avoir un effet contraire à la stimulation attendue.
Les conditions de réussite des groupes de niveau reposent nécessairement sur une excellente coordination des équipes pédagogiques. Dès 1967, il était indiqué que tous les enseignants concernés devaient se considérer comme collectivement responsables de l’ensemble des élèves et non pas, sélectivement, des élèves d’un seul groupe. Les moyens en personnel dans les collèges français de 2024 permettront-ils une telle mobilisation ?
Les nombreux travaux portant sur des classes homogènes semblent montrer que le professeur adapte ses objectifs, de façon consciente ou non, au niveau de sa classe. Si le niveau est faible, l’enseignant aura tendance à baisser son niveau d’exigence et à moins solliciter l’activité réflexive des élèves. D’où une possible démotivation des élèves comme de l’enseignant, très contre-productive.
Les groupes de niveau faible risquent de réunir les élèves « difficiles », susceptibles de perturber l’ensemble de cette classe.

Quels sont les moyens envisagés pour l’organisation des groupes de niveau ?

Instaurer des groupes de niveau en 6e et en 5e n’est pas sans impact sur les effectifs et les moyens à engager. Répartir les classes en trois groupes, forts, moyens et faibles, dont le dernier ne doit pas accueillir plus de 15 élèves, demande une organisation soignée et des enseignants supplémentaires.

C’est le 21 décembre 2023 que Gabriel Attal, encore ministre de l’Éducation, expliquait aux syndicats d’enseignants la manière dont pourraient s’organiser les groupes de niveau. La mission « exigence des savoirs » qui s’est tenue en octobre 2023, avait chiffré à 4000 le besoin de professeurs supplémentaires pour assurer la généralisation des groupes de niveau sur tout le cycle du collège, prévue en 2025. Soit 2300 pour les seuls 6e et 5e dès la rentrée 2024.

On connaît le manque chronique de moyens de l’Éducation nationale et la faible propension du gouvernement d’y investir massivement. Afin de réussir les groupes de niveau, il est donc prévu de réaffecter certains enseignants sur ce chantier et de supprimer d’autres mesures. Ainsi, en annulant la suppression de 484 postes prévue dans le budget 2024 en collèges et lycées et en additionnant d’autres mesures, seuls 574 nouveaux postes devraient être créés cette année.

Comment parvenir aux 2300 nouveaux professeurs nécessaires ? Grâce à un saupoudrage savant et très théorique : en ajoutant à l’annulation des suppressions de poste les postes qui seront effectivement créés, le compteur monte à 1 058, dont 830 seront directement consacrés aux groupes de niveau. Il reste un déficit de 1500 professeurs pour parvenir au nombre visé de 2330. En supprimant l’heure hebdomadaire de soutien ou d’approfondissement créée par Pap Ndiaye, le ministère espère récupérer 1 500 équivalents temps plein d’enseignement.

Mais comment a été calculé le chiffre de 2 330 (et de 4000) enseignants supplémentaires ? Sur les statistiques nationales : un tiers des élèves en mathématiques, un quart en français seraient dans le groupe de niveau le plus faible. Les besoins varieront sensiblement selon les régions et les établissements.

Une grande partie du monde de l’éducation dénonce les groupes de niveau

Si certains professeurs voient cette réforme d’un œil favorable, les syndicats tout comme de nombreux enseignants se montrent à l’inverse très critiques.

Enseignants comme chefs d’établissement alertent sur le manque de moyens

À l’exception du Snalc, soutien traditionnel du gouvernement, l’ensemble des syndicats d’enseignants critique le jeu de bonneteau du ministère et l’insuffisance caractérisée des moyens envisagés. Fait rare, le SNPDEN-UNSA, l’organisation syndicale des représentants des cadres de l’Éducation nationale, qui reste en général à l’écart des polémiques, a remis un courrier d’alerte à la nouvelle ministre de l’Éducation nationale. Le texte est explicitement critique : la mesure (les groupes de niveau) est « contraire à nos valeurs » et « engendre de nombreuses difficultés techniques et organisationnelles ». Le syndicat a en effet évalué le besoin d’enseignants supplémentaires à 9 000 pour la rentrée 2024, bien loin du petit millier envisagé.

Autre inquiétude : comment assurer la création nette de 574 nouveaux postes, alors même que les concours de recrutement ne font plus le plein ?

La crainte d’un accroissement des inégalités scolaires

Mais c’est le principe même de cette mesure qui est fortement rejeté. Les enseignants et leurs représentants mettent en garde contre le risque de décrochage accru pour les élèves en difficulté et soulignent a contrario les bénéfices de l’hétérogénéité des niveaux dans les classes actuelles. Cette réforme pourrait non seulement accroître les inégalités existantes dans le système éducatif français, mais aussi intensifier le sentiment de malaise chez les enseignants.

Selon Élisabeth Allain-Moreno, du syndicat SE-UNSA, les groupes de niveau sont une vision simplifiant à l’extrême la complexité des besoins éducatifs. Ils vont laisser de côté des stratégies pédagogiques plus personnalisées, déjà en place dans les établissements, en particulier grâce à l’heure de soutien ou d’approfondissement qui sera supprimée.

L’ancien ministre de l’Éducation nationale, Benoît Hamon, ainsi que d’autres experts en éducation, comme Jonas Didisse et Amaël André, pointent du doigt l’inefficacité des groupes de niveau sur les résultats scolaires et leur impact négatif sur le bien-être des élèves. Loin de réduire les écarts entre les élèves plus faibles et les élèves moyens dans les matières concernées, tous craignent que ce soit l’inverse qui se produise : grâce aux — petits — moyens supplémentaires, les « forts » pourraient être les grands bénéficiaires du nouveau dispositif. Tirés vers le haut, entraînant peut-être certains des moyens et laissant les plus « faibles » démotivés.

Ce serait ainsi aller en sens inverse du résultat attendu. Une majorité d’acteurs de l’éducation estime, en se fondant sur de nombreuses recherches ainsi que sur leur expérience, que les classes hétérogènes sont les plus efficaces pour mobiliser les plus « faibles ». Les moyens supplémentaires devraient ainsi être mis sur les accompagnements personnalisés compensant le nombre élevé d’élèves par classe.

Les groupes de niveau, une pratique chez Cours Thalès depuis 2007

Les groupes de niveau ne sont pas une nouveauté au Cours Thalès, qui les a introduits dans ses cursus de Seconde, Première et Terminale dès 2007. Cette approche montre que des groupes de niveau bien structurés et gérés peuvent être bénéfiques lorsqu’une dynamique de classe encourage l’effort scolaire. L’enseignement adapté au niveau de chaque élève, prodigué par des professeurs pédagogues et à l’écoute, est un élément essentiel de nos méthodes.

La difficulté du plan de Gabriel Attal réside essentiellement dans le manque de moyens pour mettre en œuvre une politique ambitieuse de groupes de niveau. D’autres voies, comme le co-enseignement ou la création de groupes de besoin sur mesure, pourraient également être explorées ; mais toutes requièrent prioritairement un nombre conséquent d’enseignants supplémentaires, une perspective malheureusement inenvisageable aujourd’hui.

L’article « L’Éducation nationale veut mettre en place des groupes de niveau pour la rentrée 2024 » a été publié originellement sur le site des Cours Thalès : L’Éducation nationale veut mettre en place des groupes de niveau pour la rentrée 2024

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